Histoire
Histoire de la cordonnerie en France : des corporations à aujourd'hui
Gérard Lemoine, maître cordonnier, vous ouvre son atelier pour retracer 800 ans d'histoire de la chaussure en France, des corporations médiévales au renouveau du Made in France.
L’autre matin, un client a posé sur mon comptoir une paire de richelieus fatigués mais magnifiques. Une patine profonde, un cuir qui a vécu, et surtout, une construction qui ne ment pas. En passant le doigt à l’intérieur, j’ai senti la couture qui trahissait son âge et sa qualité. Une chaussure d’au moins trente ans. Devant mon établi, ce ne sont pas juste des objets que je vois défiler. Ce sont des histoires. Des histoires d’hommes et de femmes, mais aussi l’histoire de mon métier. Un métier qui a traversé les siècles, des ruelles sombres du Moyen Âge aux ateliers modernes.
Quand on me demande pourquoi je fais ce métier, je réponds souvent que je ne répare pas seulement des chaussures, je préserve un patrimoine. Ce patrimoine, c’est celui de milliers d’artisans avant moi qui ont coupé, cousu, formé le cuir avec les mêmes gestes. L’histoire de la cordonnerie en France, ce n’est pas qu’une simple chronologie : c’est l’aventure d’un savoir-faire qui a chaussé les rois comme les paysans, et qui, aujourd’hui encore, se bat pour exister. Alors, laissez-moi vous raconter, depuis mon atelier, comment nous sommes passés des échoppes protégées par Saint Crépin aux baskets “Made in France” d’aujourd’hui.
Les Corporations : l’Âge d’Or du Savoir-Faire Réglementé (XIIIe-XVIIIe s.)
Bien avant les usines et les marques, mon métier était régi par les corporations. Dès le XIIIe siècle, à Paris et dans les grandes villes du royaume, on ne s’improvisait pas cordonnier. Tout était codifié. Pour tenir une échoppe, il fallait passer par un long apprentissage, souvent sept ou huit ans, puis devenir compagnon et voyager pour parfaire sa technique sur le Tour de France. Le but ultime était la maîtrise, validée par la réalisation d’un “chef-d’œuvre” présenté à un jury de maîtres. C’était l’ancêtre de nos diplômes, en bien plus exigeant. Je vois parfois des chaussures si mal faites que leurs fabricants n’auraient pas tenu deux jours devant un jury de l’époque.
Ces corporations garantissaient une qualité exceptionnelle. Elles fixaient les règles sur les cuirs à utiliser (interdiction de mélanger du cuir de vache avec du cuir de mouton, par exemple), les techniques de couture, et même les prix. C’était une économie très protégée, mais qui assurait au client un soulier durable. Chaque ville avait sa spécialité, ses secrets. Le saint patron de la profession, c’était (et c’est toujours) Saint Crépin, accompagné de son frère Crépinien. Deux artisans du IIIe siècle qui, dit-on, fabriquaient des souliers pour les pauvres à Soissons avant d’être martyrisés. Leur fête, le 25 octobre, était un jour de célébration pour tous les gens du cuir. C’est une tradition qui s’est perdue, mais dans les vieux ateliers, le cœur y est encore.
La Révolution Industrielle : la Machine Bouleverse l’Établi (XIXe s.)
Le grand tournant, le séisme qui a tout changé, c’est le XIXe siècle. La machine à vapeur, puis l’électricité, ont fait entrer la chaussure dans l’ère industrielle. Sur mon banc, je vois encore les conséquences de cette révolution tous les jours. C’est à ce moment que sont nés les grands montages qui font encore la réputation des souliers de qualité. En 1858, l’Américain Lyman Reed Blake invente une machine capable de coudre la semelle à la tige depuis l’intérieur. Le montage Blake était né : plus fin, plus souple, plus rapide à produire. Neuf fois sur dix, quand un client m’apporte des mocassins italiens élégants, c’est un cousu Blake.
Quelques années plus tard, vers 1872, Charles Goodyear Jr. perfectionne une autre machine, basée sur un brevet de son père, pour réaliser le cousu qui porte son nom. Le montage Goodyear, avec sa trépointe (cette bande de cuir qui fait le tour de la chaussure), est plus robuste, plus imperméable et surtout, il permet des ressemelages presque à l’infini. Quand je dois faire un ressemelage complet sur une chaussure de qualité, c’est souvent un Goodyear. Cette invention a permis la production en série de chaussures solides et durables. La France a embrassé cette révolution, et des bassins industriels sont nés : Fougères en Bretagne, la vallée de la Sèvre Nantaise, et bien sûr, Romans-sur-Isère, qui deviendra la capitale de la chaussure de luxe. L’artisan seul dans son échoppe a laissé place aux grandes manufactures.
| Période | Événement Clé | Impact sur le Métier |
|---|---|---|
| XIIIe-XVIIIe s. | Création des corporations | Qualité réglementée, apprentissage long, production locale. |
| 1791 | Loi Le Chapelier | Suppression des corporations, liberté d’entreprendre. |
| 1858 | Brevet de la machine Blake | Début de l’industrialisation, production plus rapide et souple. |
| 1872 | Perfectionnement de la machine Goodyear | Production en série de chaussures robustes et ressemelables. |
| 1880-1960 | Âge d’or industriel | Développement des grands bassins (Romans, Fougères, Cholet). |
Le XXe Siècle : de l’Apogée au Déclin Face à la Mondialisation
Après la Seconde Guerre mondiale, durant les Trente Glorieuses, l’industrie française de la chaussure était à son apogée. On produisait des millions de paires, pour tous les styles et tous les budgets. Les usines de Romans, Cholet ou Fougères tournaient à plein régime. J’ai commencé mon apprentissage à cette période, et je me souviens de l’effervescence, de l’odeur du cuir qui flottait dans des villes entières. C’était une fierté nationale. On chaussait la France, et on exportait notre savoir-faire.
Puis, à partir des années 1970 et 1980, le vent a tourné. La concurrence est arrivée, d’abord de nos voisins européens comme l’Italie, puis du Portugal et de l’Espagne. Mais le vrai coup de massue est venu d’Asie. Avec une main-d’œuvre bien moins chère, il est devenu impossible de rivaliser sur les chaussures d’entrée et de milieu de gamme. J’ai vu, avec tristesse, des dizaines de manufactures mettre la clé sous la porte, des savoir-faire se perdre. Les marques qui n’ont pas fait le pari du très haut de gamme ou qui n’ont pas délocalisé une partie de leur production ont souffert. C’était une période sombre pour le métier. Le nombre d’emplois dans le secteur a fondu comme neige au soleil. On est passé de la chaussure pour tous à la chaussure de niche.
Romans-sur-Isère : Grandeur et Décadence d’une Capitale
On ne peut pas parler de l’histoire de la chaussure en France sans s’arrêter à Romans-sur-Isère, la capitale historique de la chaussure. Cette ville de la Drôme est devenue, à la fin du XIXe siècle, l’épicentre du soulier de luxe français. Des maisons comme Charles Jourdan, qui fabriquait les souliers pour Dior, ou Robert Clergerie, ont fait rayonner le nom de Romans dans le monde entier. C’était un écosystème unique, avec ses tanneurs, ses formiers, ses piqueuses, ses finisseurs… tout un peuple qui vivait au rythme de la chaussure.
La crise des années 80-90 a été particulièrement violente pour Romans. Jourdan a fermé, et avec lui, des dizaines d’ateliers sous-traitants. Ce fut un drame social et industriel. La ville a perdu son titre de capitale, mais pas son âme. Aujourd’hui, un magnifique Musée International de la Chaussure y préserve cette mémoire. Et, comme un symbole, quelques ateliers de luxe y survivent et de nouvelles initiatives tentent de faire renaître la flamme. Romans incarne à la fois l’âge d’or et la douleur de notre industrie, un rappel constant de la fragilité de nos savoir-faire face aux tempêtes économiques.
Le Renouveau du “Fabriqué en France” : un Retour aux Sources
Depuis une dizaine d’années, je sens un vent nouveau souffler. Les clients qui poussent la porte de mon atelier sont plus jeunes, plus curieux. Ils ne veulent plus seulement un prix, ils veulent une histoire, une qualité, une transparence. Cette quête de sens a donné un nouvel élan au “Fabriqué en France”. On assiste à une véritable relocalisation de la production de chaussures en France. Attention, on ne refera jamais les volumes d’autrefois, c’est une certitude. Le combat ne se joue plus sur le terrain de la chaussure à 50 euros, mais sur celui de la valeur.
Des jeunes marques se lancent en misant sur les circuits courts, le tannage végétal, la durabilité. Elles communiquent sur leurs ateliers, souvent situés dans les bassins historiques. Des maisons anciennes, qui ont résisté, comme Paraboot ou J.M. Weston, sont devenues des étendards de ce savoir-faire. Beaucoup ont reçu le label d’État Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), qui récompense l’excellence des savoir-faire artisanaux et industriels. Ce label, pour moi, c’est la reconnaissance que notre métier n’est pas une relique du passé, mais un atout pour l’avenir. Le client est prêt à payer plus cher, mais il veut savoir pourquoi. Il veut une chaussure qui se répare, qui se patine, qui va durer. Et ça, c’est la base de mon métier de cordonnier.
Le Cordonnier Aujourd’hui : Acteur de la Durabilité et de la Transmission
Alors, quelle est ma place, à moi, artisan-cordonnier, dans cette histoire en 2026 ? Je suis devenu un maillon essentiel de cette nouvelle économie. Mon rôle n’est plus seulement de changer un bonbout ou de poser un patin. Je suis un acteur de l’économie circulaire. Réparer une paire de chaussures de qualité est un geste écologique et économique. Un ressemelage Goodyear, qui peut coûter entre 150 et 200 euros, est un investissement qui double ou triple la vie d’une paire qui en valait 500 ou plus. C’est du bon sens.
Mon rôle est aussi celui d’un conseiller. Quand un jeune client hésite, je lui explique la différence entre les cuirs, je lui montre la souplesse d’un cousu Blake ou la robustesse d’un Goodyear. Je lui apprends les gestes simples de l’entretien qui changeront tout. Je suis un passeur. La transmission est au cœur de notre survie. Des filières de formation, comme celle des Compagnons du Devoir, continuent de former des jeunes à l’excellence. Car si les machines ont évolué, le coup de main, l’œil de l’artisan, la connaissance intime du cuir… ça, aucune machine ne pourra jamais le remplacer.
L’histoire de la cordonnerie en France est une longue marche, avec des sommets glorieux et des traversées du désert. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous avons retrouvé un chemin. Un chemin plus étroit, plus exigeant, mais un chemin authentique. Celui de la qualité, de la durabilité et de la fierté d’un travail bien fait. Et chaque paire que je sauve de la poubelle sur mon établi est une petite victoire dans cette belle et longue histoire.
Questions fréquentes
À retenir, en quelques questions.
Qui est le saint patron des cordonniers ?
Quelle est la capitale de la chaussure en France ?
Quand le métier de cordonnier est-il apparu ?
Pourquoi l'industrie de la chaussure française a-t-elle décliné ?
Quelle est la différence entre un bottier et un cordonnier ?
Sources & références
- Fédération Française de la Chaussure
- Musée International de la Chaussure de Romans
- Les Compagnons du Devoir et du Tour de France
- Institut National des Métiers d'Art (INMA)