Made in France
Romans-sur-Isère : l'histoire de la capitale de la chaussure
Un maître cordonnier vous ouvre son atelier pour raconter l'histoire de Romans-sur-Isère, capitale de la chaussure. De Jourdan à sa renaissance, explorez ce berceau du savoir-faire français.
Quand un nouveau client entre dans mon atelier et me parle de Romans-sur-Isère, je sais tout de suite s’il est un simple gourmand ou un véritable amateur de souliers. La pogne, c’est délicieux, mais pour moi, ce nom évoque une symphonie d’odeurs bien plus complexe : celle du cuir de veau pleine fleur, de la colle néoprène et de la cire d’abeille chaude. Une atmosphère qui a saturé l’air de la ville pendant plus d’un siècle.
Sur mon établi, j’ai eu l’honneur de restaurer des trésors de cette capitale. Des escarpins Jourdan dont la finesse de la cambrure défie les lois de l’équilibre. Des derbies Clergerie à la structure si puissante qu’ils semblent sculptés dans la matière. Des sandales Kélian dont les tressages parfaits sont une caresse pour le pied. Ces chaussures ne sont pas de simples objets. Elles racontent une histoire, celle d’un savoir-faire français qui a chaussé les femmes les plus élégantes du monde avant de connaître le déclin, puis de lutter pour sa survie.
C’est une histoire que je connais intimement, non pas par les livres, mais par le toucher. Je la lis dans l’usure d’une semelle en cuir, dans la perfection d’une piqûre sellier, dans la noblesse d’une patine. C’est l’histoire d’un artisanat devenu industrie, puis art, avant d’affronter les tempêtes de la mondialisation. Et comme un bon cuir qui vieillit, cette histoire a ses marques, ses brillances et ses cicatrices. C’est cette histoire-là, celle de la véritable capitale française de la chaussure, que je veux vous raconter.
Comment l’eau de l’Isère a-t-elle façonné une capitale du cuir ?
Tout commence avec l’eau, toujours. Romans s’est bâtie sur les rives de l’Isère, et cette rivière fut le premier outil de la ville. Dès le Moyen Âge, les tanneurs s’y sont installés pour profiter de son courant et de son abondance. Pour transformer une peau brute en cuir imputrescible, il faut de l’eau pour le trempage, le pelanage, le rinçage. Les peaux de chèvre et de mouton des Préalpes étaient réputées, et les tanneurs romanais en ont fait leur spécialité. Je le répète souvent : sans un cuir de qualité, préparé par des tanneurs experts, il n’y a pas de bons chausseurs. C’est le fondement de notre métier.
Au 19e siècle, la révolution industrielle transforme les échoppes en usines. Les premières machines à coudre, les presses à découper arrivent. On passe de la chaussure sur-mesure pour le notable du coin à une production en série pour la région, puis pour la France entière. L’arrivée du chemin de fer en 1864 est le véritable accélérateur : les cuirs arrivent plus vite, les chaussures finies partent plus loin. Le destin de Romans est scellé. La ville avait les peaux, l’eau, et désormais le savoir-faire et la logistique. L’âge d’or se préparait.
Charles Jourdan, l’homme qui a mis le monde aux pieds de Romans
Si un seul nom devait incarner l’apogée de Romans, ce serait Charles Jourdan. Je le dis sans hésiter : Jourdan n’a pas seulement fabriqué des chaussures, il a vendu du désir en flacon de cuir. Il ouvre son atelier en 1921, mais le tournant décisif a lieu après-guerre. Il part aux États-Unis, observe, apprend, et revient avec une vision. Son coup de génie : signer en 1959 un contrat de licence pour fabriquer et distribuer les souliers Christian Dior.
C’est lui qui va industrialiser et populariser l’escarpin à talon aiguille, une invention attribuée à Roger Vivier. Jourdan a compris avant tout le monde que la chaussure devenait un accessoire de mode majeur, une sculpture pour le pied. Ses campagnes publicitaires, sublimées par le photographe Guy Bourdin, sont des manifestes artistiques. On n’y voit pas un produit, mais une femme libre, puissante, énigmatique. La qualité de fabrication était absolue. Un montage Jourdan, c’est une cambrure parfaite, un équilibre que je vois rarement aujourd’hui. Quand je restaure une paire de cette époque, je suis muet d’admiration devant la justesse de la ligne. Il a fait de Romans la capitale mondiale de la chaussure de luxe pour femme. À son apogée, l’entreprise employait plus de 1 500 personnes et faisait rêver le monde entier.
Clergerie et Kélian, les deux autres piliers du style romanais
Romans, ce n’était pas un seul homme. Deux autres créateurs ont profondément marqué son identité. Robert Clergerie, d’abord. En 1978, il rachète une manufacture locale et lance sa marque en 1981. Son style est à l’opposé de la séduction de Jourdan : il est architectural, androgyne, intellectuel. Il a été l’un des premiers à offrir aux femmes la puissance des modèles masculins : derbies, richelieus, mocassins. Il jouait avec les volumes, les talons blocs, les bouts carrés. J’ai un immense respect pour son travail sur le montage Goodyear, qu’il a brillamment adapté aux pieds féminins, une prouesse technique. Clergerie, c’était la force tranquille, l’épure.
Et puis, il y avait Stéphane Kélian. Le poète du cuir tressé. Une technique qu’il a reprise de son père et élevée au rang d’art. Ses collections des années 80 et 90 étaient d’une créativité folle. Le tressage Kélian est une signature reconnaissable entre mille. Cela exigeait une dextérité incroyable des ouvrières, les “piqueuses-tresseuses”. Chaque lanière de cuir était tressée à la main, directement sur la forme en bois, sans support. C’était un travail d’orfèvre, long et minutieux, qui donnait à la chaussure une souplesse et un confort inégalés. Ces trois maisons, Jourdan, Clergerie, Kélian, formaient le trio magique de Romans. Trois styles, une seule exigence : l’excellence.
Le savoir-faire romanais : qu’est-ce qui le rendait si unique ?
La “patte” romanaise n’est pas un secret unique, mais un écosystème de compétences rares, transmises de maître à apprenti. La ville était une chaîne de valeur complète. Il y avait les formiers qui sculptaient le bois, les coupeurs qui lisaient la peau comme une carte, les piqueuses aux doigts de fée et les monteurs qui assemblaient le tout. La spécialisation dans le soulier de luxe pour femme a développé des expertises très pointues.
Le travail de la cambrure, cet arc invisible qui assure le confort d’un talon haut, était un art maîtrisé à la perfection. Le “bien-chaussant” était une obsession. Les finitions étaient d’une qualité exceptionnelle : la teinture de la tranche de la semelle, la pose de la première de propreté, le bichonnage final… Rien n’était laissé au hasard. C’était une culture de l’excellence, une fierté ouvrière. Quand une paire sortait d’une usine de Romans, elle portait en elle des heures de travail et le savoir-faire de dizaines d’artisans. C’est ce qui faisait sa valeur, bien au-delà du prix affiché sur l’étiquette.
| Savoir-faire | Description technique | Maîtres incontestés | Période de gloire |
|---|---|---|---|
| L’art de l’escarpin | Maîtrise de la cambrure (âme en acier), du galbe et de l’équilibre du talon aiguille. | Charles Jourdan | 1950-1980 |
| Le montage architectural | Adaptation de techniques masculines (Goodyear, Norvégien) pour des chaussures féminines structurées. | Robert Clergerie | 1980-2000 |
| Le cuir tressé main | Technique virtuose de tressage de fines lanières de cuir (souvent d’agneau) directement sur la forme. | Stéphane Kélian | 1980-1990 |
| La piqûre de luxe | Finesse et précision des coutures (points serrés, réguliers), notamment pour les tiges complexes. | Toutes les grandes maisons | 1950-1990 |
La chute d’un empire : la mondialisation face à l’artisanat
La fin du 20e siècle a été d’une violence inouïe. J’ai vu les premières victimes de la mondialisation arriver à l’atelier : des chaussures de moins bonne qualité, mais surtout des clients qui commençaient à comparer les prix avant de regarder les coutures. La concurrence des pays à bas coût de main-d’œuvre, en Asie puis en Europe de l’Est, a été un tsunami. Fabriquer à Romans coûtait cher, car des décennies de savoir-faire ont un prix.
Charles Jourdan, le symbole, fut le premier à vaciller. Après de multiples rachats et des tentatives de relance hasardeuses, l’usine historique ferma ses portes en 2005. Un traumatisme pour la ville, une amputation. Kélian connut un sort similaire, étranglé par les difficultés financières. La crise était aussi sociétale. La basket, autrefois cantonnée au sport, a déferlé dans la rue, reléguant le soulier en cuir au vestiaire formel. La transmission des savoir-faire s’est grippée. Les jeunes, rebutés par des métiers jugés difficiles, ne prenaient plus la relève. L’écosystème s’est effrité : les fournisseurs de talons, de formes, de boucles ont disparu. Les usines ont fermé, laissant des milliers d’artisans sur le carreau et un patrimoine industriel en péril.
La renaissance : comment Romans réinvente son avenir
Après des années de deuil, une lueur d’espoir est réapparue. Romans n’est pas morte. Le savoir-faire, tel des braises sous la cendre, est toujours là, dans les mains d’anciens qui ont à cœur de le transmettre. Plusieurs initiatives courageuses tentent de raviver la flamme. La maison Robert Clergerie, malgré ses propres tempêtes, continue de produire en France et reste le porte-étendard de la ville.
De nouveaux acteurs ont émergé. Je pense à la marque Ector, qui fabrique des baskets tricotées à partir de plastique recyclé dans une ancienne usine. Une autre technologie, mais la même fierté locale. Le groupe Archer, une entreprise d’insertion, a joué un rôle providentiel. Il a repris des ateliers, sauvé des machines et relancé la production de modèles iconiques Charles Jourdan sous licence. Quel symbole ! L’idée n’est plus de produire en masse, mais de viser des niches : le luxe, le Made in France authentique, l’innovation. La création de la Cité de la Chaussure en 2019, qui regroupe ateliers de production, boutiques et un pôle de formation, incarne ce renouveau. On y voit des artisans au travail, on peut même y créer sa propre paire.
Visiter Romans aujourd’hui : un pèlerinage pour l’amateur de souliers
Si vous êtes passionné comme moi, une visite à Romans est un pèlerinage nécessaire. Commencez par le Musée International de la Chaussure. Sa collection est à couper le souffle, un voyage à travers les âges et les civilisations. C’est une leçon d’histoire et de style.
Ensuite, perdez-vous dans la ville, sur les quais de l’Isère où les tanneurs œuvraient. Visitez la Cité de la Chaussure, observez la précision des gestes des artisans, respirez l’odeur du cuir. C’est là que l’on comprend que ce patrimoine est vivant. Enfin, poussez la porte des magasins d’usine. On y fait parfois de belles trouvailles, mais surtout, on y ressent l’âme d’une ville qui a tant donné à notre métier.
Romans n’est peut-être plus la capitale mondiale qu’elle fut, mais son héritage est immense, indélébile. Pour un artisan comme moi, c’est une source d’inspiration inépuisable. C’est la preuve qu’un soulier bien fait est bien plus qu’un objet. C’est un morceau de notre culture, un concentré d’intelligence de la main.
Questions fréquentes
À retenir, en quelques questions.
Pourquoi Romans-sur-Isère est-elle considérée comme la capitale de la chaussure ?
Quelles sont les grandes marques de chaussures encore actives à Romans ?
Quels étaient les savoir-faire spécifiques de l'école romanaise ?
Qui a inventé le talon aiguille ?
Le Musée de la Chaussure de Romans vaut-il la visite ?
La chaussure Made in Romans a-t-elle un avenir ?
Sources & références