Tendances

Chaussures mixtes : la mode genderless gagne le soulier

La mode genderless vue par un maître cordonnier. Au-delà des tendances, je vous explique pourquoi un bon soulier n'a pas de sexe. Mon avis d'atelier sur les chaussures mixtes.

Par Gérard Lemoine Publié le 9 minutes de lecture
Chaussures mixtes : la mode genderless gagne le soulier
§ Chaussures mixtes : la mode genderless gagne le soulier / tendances, 14 novembre 2026.

L’odeur du cuir et de la colle chaude, le bruit régulier de la machine à coudre le cuir… Mon établi, c’est mon observatoire. Et depuis quelques années, j’entends une petite musique qui devient un orchestre. Un couple entre, hésite, puis regarde la même paire de derbies. Elle essaie le 38, lui le 43. Une jeune femme dépose ses Dr. Martens pour un ressemelage et, cinq minutes plus tard, un cadre de cinquante ans fait de même avec un modèle quasi identique. Cette mode que la presse appelle “genderless” ou “non genrée”, je la vois moins comme une révolution que comme un formidable retour au bon sens. Une chaussure, avant d’être masculine ou féminine, c’est une fonction, une forme, un cuir, une couture. Et ça, mon banc de finissage le sait depuis toujours.

On nous parle de tendance, mais pour un artisan, c’est une évidence : un beau soulier n’a pas de sexe. Il a un chaussant, une ligne, une durabilité. Le reste, c’est une couche de marketing que le XXe siècle a ajoutée. Aujourd’hui, on gratte ce vernis pour revenir à l’essentiel. Et je trouve ça terriblement sain.

Non, la chaussure mixte n’est pas une invention moderne

C’est la première chose à comprendre : la chaussure unisexe est la norme historique, pas l’exception. Pendant des siècles, la distinction se faisait par le statut social, pas par le genre. L’espadrille, par exemple. C’était la chaussure des paysans et des soldats dans les Pyrénées, hommes et femmes confondus. Le mocassin, inspiré des peuples autochtones d’Amérique, chaussait tout le monde sans distinction. Même les talons, aujourd’hui symbole de féminité, étaient portés par les cavaliers perses puis par les nobles masculins à la cour de Louis XIV pour rehausser leur stature.

Le basculement s’opère au XIXe siècle avec l’industrialisation et la codification des vestiaires bourgeois. Mais même après, de nombreux modèles iconiques sont nés unisexes par nature. Le cas le plus célèbre reste la “Docs”. La Dr. Martens 1460, avec sa couture jaune et sa semelle sur coussin d’air, est née comme une chaussure orthopédique et de travail en 1960. Elle a ensuite été adoptée par toutes les contre-cultures, des skinheads aux punks, sans jamais se soucier des étiquettes. Quand j’en ressemelle une, la structure est la même, que ce soit un 37 ou un 45. Seule la taille de la semelle que je commande change.

Ce que l’on nomme “mode genderless” est donc une réappropriation de classiques intemporels. On redécouvre simplement que la fonction et le style priment sur une segmentation devenue obsolète pour beaucoup.

La vraie différence : une question de forme, pas de genre

Alors, une chaussure homme et femme, est-ce la même chose ? Techniquement, non. La différence fondamentale, le cœur de mon métier, c’est la forme. C’est ce moule en bois ou en plastique sur lequel on monte la chaussure, qui détermine tout le volume intérieur. Et une forme “masculine” standard est différente d’une forme “féminine” standard.

En général, pour une même pointure, le pied masculin est plus large aux métatarses (l’avant du pied) et possède un talon plus massif. Le cou-de-pied (le dessus) est souvent moins prononcé. Une forme pour femme sera donc plus étroite, surtout au niveau du talon, pour garantir ce que l’on appelle “l’emboîtage” et éviter que le pied ne déchausse. C’est une question de morphologie moyenne, pas une vérité absolue.

C’est là que le conseil de l’artisan est crucial. Une femme avec un pied un peu fort sera bien plus à l’aise dans un modèle dit “homme” en petite pointure. Inversement, un homme au pied très fin peut trouver son bonheur dans une grande pointure de modèle “femme”. Le test est simple : le pied doit être maintenu sans être compressé. Le talon ne doit pas flotter, et les orteils doivent pouvoir bouger. Pour un diagnostic précis, je vous renvoie à mon guide pour bien mesurer sa pointure à la maison.

Les marques qui réussissent sur ce créneau sont celles qui ont compris cette nuance. Elles ne se contentent pas de décliner leurs modèles masculins en petites tailles. Elles développent des formes unisexes, un peu plus généreuses qu’une forme féminine classique mais plus ajustées qu’une forme masculine, ou proposent différentes largeurs.

Derbies et Richelieus : quand le vestiaire masculin chausse les femmes

C’est sur les souliers de ville que la tendance est la plus frappante. Le derby, avec son laçage ouvert, et le richelieu, plus formel, sont les archétypes du vestiaire masculin. Pourtant, je vois de plus en plus de femmes les adopter. Et pas seulement les versions fines et effilées que les marques marketent pour elles. Non, elles viennent chercher le vrai derby, celui qui a du corps, monté en Goodyear, avec une semelle épaisse en cuir ou en gomme.

Pourquoi cet engouement ?

  1. Pour le confort et la durabilité. Une femme habituée aux escarpins ou aux ballerines souvent soudées découvre avec un bon derby en cuir le plaisir d’une chaussure qui soutient le pied et qui peut être ressemelée à l’infini. C’est un investissement, et elles l’ont bien compris.
  2. Pour le style. Porter un soulier traditionnellement masculin crée un décalage, une silhouette androgyne très moderne. C’est une affirmation de soi qui passe par un objet chargé d’histoire. Neuf fois sur dix, une cliente qui essaie sa première vraie paire de derbies est surprise par la sensation de maintien. Elle ne revient plus en arrière.

Tableau comparatif : les 3 types de chaussants sous ma loupe

Pour y voir plus clair, voici un tableau qui résume les différences que j’observe au quotidien. Ce sont des généralités, car chaque pied et chaque marque a ses spécificités.

CaractéristiqueChaussant “Masculin” TraditionnelChaussant “Féminin” TraditionnelChaussant “Unisexe” Moderne
Largeur MétatarsesStandard à large (largeurs D, E, F)Standard à fin (largeur B)Intermédiaire, souvent généreux (largeur C ou D)
Emboîtage TalonLarge, plutôt carréÉtroit et ajustéAjusté mais pas aussi fin que le féminin
Volume Cou-de-piedStandard, moins de volumePlus de volume pour la cambrureVolume moyen, adaptable (le laçage joue un grand rôle)
Gamme de pointuresTypiquement 39-47Typiquement 35-42Étendue, souvent 35-47
Modèles typiquesRichelieu, Derby, BootsEscarpin, Ballerine, Sandale fineBaskets, Boots, Derbies, Mocassins, Sandales

L’impact de la sneaker : le grand accélérateur de la tendance

Si le soulier de ville s’y met, la basket, elle, est non genrée depuis ses débuts. Pensez à la Converse All Star, née en 1917, ou à la Stan Smith d’Adidas. Ces modèles ont toujours été vendus par pointure, pas par genre. Leur design est universel. Personne ne se demande si une paire de sneakers blanches est pour homme ou pour femme.

Cette culture de l’unisexe dans la basket a largement préparé le terrain. La jeune génération, qui a grandi avec des sneakers aux pieds, ne voit pas pourquoi un derby ou une paire de boots devrait être strictement assigné à un genre. C’est une évolution logique et saine. Les marques de sneakers françaises en plein essor l’ont bien intégré et proposent presque toutes des collections entièrement mixtes.

À l’atelier, je vois bien la différence de construction. Une basket est souvent montée sur une forme plus simple, avec des matériaux plus souples (toile, mesh, cuirs souples) qui s’adaptent plus facilement à différentes morphologies de pied. C’est ce qui facilite son universalité, là où un soulier en cuir de veau box rigide demande une forme bien plus précise.

Comment les marques s’adaptent (avec plus ou moins de succès)

Certaines maisons ont fait de cette approche non genrée leur signature bien avant la mode. Je pense à J.M. Weston, qui a toujours proposé ses modèles iconiques comme le Moc’ 180 ou le Golf dans une très large gamme de pointures et de largeurs, chaussant indifféremment hommes et femmes exigeants. C’est la preuve que la qualité n’a pas de genre.

On voit aussi émerger de nouvelles marques qui se lancent avec un positionnement exclusivement unisexe. Elles construisent leur collection autour de quelques modèles forts (un derby, une boot, un mocassin) déclinés du 36 au 46. Leur défi technique est immense : mettre au point une forme qui puisse convenir au plus grand nombre.

Pour un budget plus accessible, des marques comme Dr. Martens ou Blundstone ont toujours été dans cette veine. Leurs boots sont des standards portés par tous. Le prix d’une bonne paire de chaussures mixtes ne dépend pas de son genre, mais de sa construction. Pour un cousu Goodyear de qualité, fabriqué en Europe, il faut compter entre 300 et 500 euros. Pour un cousu Blake, on sera plutôt entre 200 et 350 euros. C’est un investissement pour une chaussure qui peut durer vingt ans si on en prend soin.

Mes 3 conseils d’artisan pour bien choisir votre paire mixte

Quand un client ou une cliente me demande conseil, ma réponse est toujours la même : oubliez l’étiquette “homme” ou “femme” sur la boîte et concentrez-vous sur trois choses.

  1. Le confort avant tout. La chaussure doit épouser votre pied, pas l’inverse. Essayez-la, si possible le soir quand le pied est un peu gonflé. Marchez dans la boutique. Vous ne devez sentir aucune compression sur les côtés, et votre talon doit être parfaitement calé. L’adage “il faut qu’elle se fasse” est vrai pour le cuir, mais vous ne devez jamais souffrir le martyre au début. Pour aider, il existe des techniques pour assouplir des chaussures neuves en cuir.

  2. Regardez la construction. Retournez le soulier. La semelle est-elle cousue ou simplement collée ? Une couture (Goodyear, Blake, norvégien) est un gage de durabilité et de réparabilité. C’est l’assurance que vous pourrez me l’apporter pour un ressemelage dans quelques années, prolongeant sa vie de façon presque infinie. C’est le choix le plus économique et écologique sur le long terme.

  3. Choisissez un style qui vous parle. Le grand avantage des modèles mixtes est leur intemporalité. Un beau derby en cuir noir, une paire de chelsea boots en daim, un mocassin… Ce sont des piliers de la garde-robe. Ne suivez pas la mode, suivez votre goût. Une chaussure que vous aimez vraiment, vous la porterez et vous en prendrez soin pendant des années.

En fin de compte, cette tendance est une excellente nouvelle pour mon métier. Elle nous pousse, clients comme artisans, à nous concentrer sur l’essentiel : la qualité de la fabrication, le confort du chaussant et la beauté d’un objet bien fait. Elle rappelle qu’une paire de souliers, c’est avant tout un compagnon de route, peu importe qui les porte.

Questions fréquentes

À retenir, en quelques questions.

Quelle est la différence technique entre une chaussure homme et femme ?
La différence essentielle n'est pas le style, mais la forme (le moule en bois ou plastique). Une forme féminine standard est plus fine, surtout au niveau du talon (l'emboîtage) pour éviter le déchaussement, et prévoit souvent plus de volume pour un cou-de-pied plus cambré. Une pointure 41 homme sera donc plus large en métatarses et au talon qu'une 41 femme. C'est une question de morphologie moyenne, pas une règle absolue.
Quels modèles de chaussures sont historiquement unisexes ?
Beaucoup de classiques ! Les espadrilles, les mocassins (inspirés des peuples autochtones), les boots de travail comme la Dr. Martens 1460, les Desert Boots (d'origine militaire), les sandales comme les Birkenstock ou les spartiates. Leur conception était fonctionnelle avant d'être genrée par le marketing du XXe siècle. On ne fait que redécouvrir leur nature première.
Une femme peut-elle porter un derby ou un richelieu pour homme ?
Oui, et c'est même très courant. Une femme avec un pied un peu large ou recherchant un style androgyne trouvera souvent son bonheur dans les petites pointures d'un modèle homme. L'important est que le talon soit bien maintenu et que l'avant-pied ne soit pas compressé. Le derby, avec son laçage ouvert, est plus adaptable qu'un richelieu et constitue une excellente porte d'entrée.
Comment les marques de chaussures s'adaptent-elles à la mode non genrée ?
Les approches varient. La plus simple est d'étendre les gammes de pointures (ex: du 35 au 47). Les plus sérieuses développent des formes unisexes spécifiques, un compromis entre la finesse féminine et la largeur masculine. D'autres, comme dans la sneaker, ont toujours fonctionné sur un modèle unisexe. Enfin, de nouvelles marques naissent avec un positionnement 100% non genré.
Le prix d'une chaussure mixte est-il différent ?
Non, le prix est lié à la qualité, pas au genre. Il dépend des matériaux (cuir pleine fleur, etc.), du type de montage (un cousu Goodyear sera toujours plus cher qu'un soudé) et du lieu de fabrication. Un derby non genré de qualité, fabriqué en Europe, coûtera entre 300 et 500 euros, un prix comparable à un modèle masculin ou féminin de même facture.
Est-ce que toutes les marques de luxe proposent des modèles mixtes ?
Les maisons historiques comme J.M. Weston ont toujours proposé leurs icônes (le Moc' 180, le Golf) dans une vaste gamme de pointures et de largeurs, chaussant hommes et femmes. C'est une approche par la qualité et le service. D'autres marques de luxe développent des collections capsules ou des lignes spécifiques pour répondre à cette demande, brouillant volontairement les lignes entre leurs collections homme et femme.

Sources & références