Guides d'achat
Mesurer sa pointure et la largeur de son pied : la bonne méthode
Votre cordonnier vous livre sa méthode d'atelier pour mesurer votre pointure et la largeur de votre pied. La technique infaillible pour ne plus vous tromper.
Voilà quarante ans que la même scène se répète sur mon établi. Un client, ou plus souvent une cliente, pose une paire de souliers presque neufs, le visage dépité. « Ils me font un mal de chien, Gérard, mais je les adore. Vous ne pouvez rien faire ? ». Et neuf fois sur dix, le diagnostic est le même : la chaussure n’est pas à la bonne taille. Pas seulement en longueur, non. Le plus souvent, c’est une question de largeur, ce grand oublié du prêt-à-chausser moderne.
Le commerce en ligne a tout changé. On ne prend plus le temps d’essayer, de marcher quelques pas dans la boutique. On clique, on reçoit, on espère. Et on se trompe. Alors, avant de vous parler de la qualité d’un cuir pleine fleur ou de la noblesse d’un montage Goodyear, il faut revenir à la base, au B.A.-ba de notre métier : votre pied. Je vais vous confier ma méthode, celle que j’utilise depuis des décennies. Elle ne demande qu’un crayon, deux feuilles de papier et cinq minutes de votre temps. Cinq minutes pour des années de confort.
Mesurez vos pieds en fin de journée, jamais le matin
C’est la première règle, la plus simple et la plus souvent ignorée. Le pied est une mécanique vivante. Il gonfle au fil de la journée. Le matin, au saut du lit, il est à son plus fin. Le soir, après des heures de marche et de piétinement, il peut prendre jusqu’à une demi-pointure. C’est un phénomène tout à fait normal de circulation sanguine et de relâchement des ligaments.
Si vous mesurez votre pied à neuf heures du matin pour acheter une paire de richelieus que vous porterez à un mariage qui se termine tard dans la nuit, vous courez au désastre. La chaussure, parfaitement ajustée le matin, deviendra un instrument de torture à vingt heures. Mon conseil de cordonnier est formel : la meilleure heure pour essayer et mesurer, c’est après dix-sept heures. Pensez aussi à enfiler le type de chaussettes que vous porterez avec les chaussures. Une chaussette de ski ne prend pas la même place qu’un bas de contention ou une fine chaussette en fil d’Écosse.
La méthode du pédigraphe : simple, précise et faite maison
Oubliez les mesures approximatives, assis sur une chaise. Pour une mesure juste, il faut que le pied supporte le poids du corps. C’est là qu’il s’étale et révèle sa vraie dimension.
Voici ma procédure, étape par étape :
- Le matériel : Prenez deux feuilles de papier A4, un crayon bien taillé ou un stylo à pointe fine, et un mètre ruban ou une règle solide. Trouvez un sol dur et plat, et un mur bien droit.
- La position : Collez une feuille de papier au sol, en plaquant l’un de ses petits côtés contre le mur. Posez votre pied droit sur la feuille, le talon bien en contact avec le mur. Tenez-vous droit, le poids réparti sur vos deux jambes.
- Le tracé : Penchez-vous légèrement en avant, sans décoller le talon. Avec votre crayon tenu bien à la verticale (c’est capital, pas de biais !), tracez le contour de votre pied. Demandez à quelqu’un de le faire pour vous, le résultat sera encore plus précis.
- La mesure de la longueur : Une fois le tracé fini, retirez votre pied. Sur la feuille, mesurez la distance en centimètres entre le bord qui était contre le mur (votre talon) et l’extrémité de votre orteil le plus long. Attention, ce n’est pas toujours le gros orteil ! Pour beaucoup de gens, c’est le deuxième.
- Répétez pour l’autre pied : Faites exactement la même chose avec le pied gauche sur la deuxième feuille. Il est très rare d’avoir les deux pieds parfaitement identiques. On a tous un pied légèrement plus fort que l’autre. Pour le choix de la pointure, vous vous baserez toujours sur la mesure du pied le plus long.
Une fois que vous avez cette mesure en centimètres, par exemple 27,3 cm, il ne vous reste plus qu’à la convertir. Mais attention, c’est là que les choses se compliquent un peu.
Comprendre les systèmes de pointures (FR, UK, US) pour ne plus se tromper
Sur mon banc, je jongle toute la journée avec les pointures. Un client me parle en 43 français, une cliente en 6.5 anglais pour ses Chelsea boots. C’est un vrai casse-tête si l’on n’a pas les bonnes clés de lecture. Chaque système a sa propre logique, son histoire.
Le système français, qui est en fait le système européen (EU), est le plus simple à comprendre pour nous. Il est basé sur le « point de Paris », une unité inventée au 19ème siècle qui vaut exactement deux tiers de centimètre (environ 6,67 mm). Pour obtenir votre pointure, les chausseurs calculent (longueur du pied en cm + aisance) / 0,667. L’aisance est la marge de confort au bout, généralement entre 1 et 1,5 cm.
Les systèmes anglais (UK) et américain (US) sont plus anciens. Ils se basent sur une unité de mesure médiévale, le barleycorn (grain d’orge), qui équivaut à un tiers de pouce, soit 8,46 mm. La différence entre les deux ? Le point de départ. L’échelle anglaise commence à une taille enfant très petite, tandis que l’échelle américaine démarre un peu plus haut. C’est pour cela qu’une pointure US est toujours légèrement supérieure à une pointure UK pour la même longueur de pied (par exemple, un 8 UK correspond souvent à un 8.5 ou 9 US).
Pour vous y retrouver, voici un tableau de correspondance que j’utilise à l’atelier. Imprimez-le, gardez-le. C’est un outil précieux.
| Longueur du pied (cm) | Pointure FR/EU | Pointure UK | Pointure US Homme | Pointure US Femme |
|---|---|---|---|---|
| 22.9 | 36 | 3.5 | 4 | 5.5 |
| 23.7 | 37 | 4.5 | 5 | 6.5 |
| 24.6 | 38 | 5 | 6 | 7.5 |
| 25.4 | 39 | 6 | 7 | 8.5 |
| 26.2 | 40 | 6.5 | 7.5 | 9 |
| 27.1 | 41 | 7.5 | 8.5 | 10 |
| 27.9 | 42 | 8 | 9 | 10.5 |
| 28.8 | 43 | 9 | 10 | 11.5 |
| 29.6 | 44 | 9.5 | 10.5 | 12 |
| 30.5 | 45 | 10.5 | 11.5 | 13 |
| 31.3 | 46 | 11 | 12 | 13.5 |
Mon conseil de cordonnier : ce tableau est un guide, pas une vérité absolue. D’une marque à l’autre, d’une forme (le « last » en anglais) à l’autre, la même pointure peut chausser différemment. Une bottine italienne très fuselée en 42 ne vous ira pas comme un mocassin américain de la même taille, plus large et généreux.
La largeur du pied : le secret d’un confort absolu
On en arrive au point crucial, celui que 90% des gens ignorent : la largeur. Avoir la bonne longueur ne suffit pas. Si votre pied est trop serré sur les côtés, vous aurez des douleurs, des ampoules, et à long terme, vous risquez des déformations comme l’hallux valgus. À l’inverse, un pied qui flotte dans une chaussure trop large manque de maintien, ce qui provoque des frottements et une fatigue excessive.
La mesure de la largeur, ou plus exactement du « tour de pied », est aussi simple que celle de la longueur. Utilisez un mètre ruban de couturière. Asseyez-vous, posez le pied au sol, et enroulez le ruban autour de votre pied à son endroit le plus large (au niveau de l’articulation des orteils, les métatarses), sans serrer. Vous obtenez votre tour de pied en centimètres.
Les fabricants sérieux, surtout dans le haut de gamme (je pense à des maisons comme J.M. Weston en France ou Crockett & Jones en Angleterre), proposent plusieurs largeurs pour une même pointure. Cette largeur est indiquée par une lettre.
- Pour les hommes, la largeur standard est souvent D ou E. C correspond à un pied fin, F et G à un pied plus fort.
- Pour les femmes, le standard est généralement B ou C. A est un pied fin, D un pied large.
Quand un client me dit « je suis entre deux tailles », le problème n’est presque jamais la longueur. C’est la largeur. Il essaie la pointure inférieure, ses orteils sont bien mais son pied est comprimé. Il prend la pointure supérieure, il a de l’air sur les côtés mais son pied flotte et le talon se décolle. La solution ? Trouver une marque qui propose la bonne longueur dans une largeur adaptée. C’est le jour et la nuit en termes de confort.
Le test final en boutique : les 3 gestes qui ne trompent pas
Vous avez vos mesures, vous avez repéré une paire. Vous êtes en boutique. Comment être absolument certain de votre choix ? J’ai trois gestes que je fais faire à mes clients.
-
Le test du pouce : Une fois la chaussure lacée, mettez-vous debout. Il doit y avoir un espace entre votre orteil le plus long et le bout de la chaussure. La tradition veut que cet espace soit de la largeur d’un pouce (environ 1 à 1,5 cm). Cet espace est vital. En marchant, le pied s’avance et s’allonge dans la chaussure. Sans cette marge, vos orteils butteront contre le bout dur, et c’est la douleur assurée.
-
Le test du maintien du talon : Marchez un peu dans le magasin. Votre talon doit rester bien calé dans le contrefort arrière de la chaussure. Il peut y avoir un très léger décollement, c’est normal, surtout avec des chaussures en cuir neuves à la semelle rigide. Mais si votre talon sort presque de la chaussure à chaque pas, c’est qu’elle est trop grande ou que sa forme ne convient pas à votre morphologie.
-
Le test de la flexion : Accroupissez-vous ou levez le talon comme pour vous mettre sur la pointe des pieds. Observez le pli que fait la chaussure. Le pli de marche doit se former au niveau de l’articulation de vos orteils, là où votre pied plie naturellement. Si le pli se forme beaucoup plus en avant ou en arrière, la structure de la chaussure n’est pas alignée avec celle de votre pied. Ce n’est pas le bon modèle pour vous, même si la pointure semble correcte.
L’importance de la forme et du type de chaussure
Je dois insister sur ce point : deux paires de chaussures de la même marque et de la même pointure peuvent chausser de manière radicalement différente. Tout dépend de la « forme » sur laquelle la chaussure a été construite. Une forme pour une bottine de travail sera plus large et volumineuse qu’une forme pour un escarpin effilé.
Les Italiens, par exemple, ont tendance à produire des chaussures aux formes longues et fines. Les fabricants anglais ou américains proposent souvent des formes plus rondes et généreuses. C’est une question de style, mais aussi d’adaptation aux morphologies moyennes de leurs marchés historiques. Un bon vendeur, un vrai bottier ou cordonnier, doit connaître les spécificités des formes qu’il propose. N’hésitez jamais à demander : « Cette marque chausse-t-elle grand ? Petit ? Fin ? ».
De même, une basket en toile n’a pas la même exigence de précision qu’un richelieu en cuir rigide. Pour des sneakers blancs intemporels, une petite marge d’erreur est tolérable. Pour une chaussure de ville destinée à être portée huit heures par jour, la précision est la clé du bien-être. C’est un investissement, et le premier critère de cet investissement, avant même la qualité du cuir, c’est le confort.
Questions fréquentes
À retenir, en quelques questions.
Comment savoir si une chaussure est vraiment à la bonne taille ?
Est-ce que notre pointure peut changer au cours de la vie ?
Quelle est la différence concrète entre les pointures FR, UK et US ?
À quel moment de la journée faut-il mesurer ses pieds ?
Comment mesurer la largeur de son pied, cette fameuse lettre ?
Sources & références