Marques françaises

Sézane, Sandro, Maje : où produisent ces marques mode françaises ?

Le Made in France affiché par les marques mode parisiennes mérite un examen. Gérard Lemoine retrace les filières réelles de leurs chaussures.

Par Gérard Lemoine Publié le 9 minutes de lecture
Sézane, Sandro, Maje : où produisent ces marques mode françaises ?
§ Sézane, Sandro, Maje : où produisent ces marques mode françaises ? / marques françaises, 21 mai 2026.

Tous les jours ou presque, une cliente passe à l’atelier avec une paire qu’elle vient d’acheter chez Sézane, Sandro ou Maje. La question, immanquablement, finit par tomber : “C’est français, non ?” Je retourne la chaussure, je regarde l’étiquette cousue dans la doublure, je lis “Made in Portugal” ou “Made in Italy”, et je vois le visage se décomposer. La confusion est massive, alimentée par une communication marketing volontairement floue, et elle mérite d’être démêlée méthodiquement.

Ces trois marques, parmi quelques autres de la nouvelle vague parisienne, vendent un imaginaire français à des clientes prêtes à payer un premium de marque, sans jamais affirmer noir sur blanc que la fabrication a lieu en France. C’est légalement irréprochable. C’est commercialement habile. C’est éthiquement discutable. Et c’est surtout symptomatique d’un système où le storytelling Designed in Paris est devenu une catégorie marketing à part entière, sans rapport avec le pays réel de production.

Le piège du “Designed in Paris” qui ne dit rien sur la fabrication

La formule “Designed in Paris” n’est encadrée par aucune réglementation, contrairement au “Fabriqué en France” ou au label Origine France Garantie, qui imposent eux des critères de valeur ajoutée mesurables et auditables. Une marque peut afficher “Designed in Paris” sur tous ses supports et faire produire à Dacca, à Canton ou à Tirana sans que cela constitue une infraction. Le règlement européen 1007 de 2011 oblige seulement à mentionner le pays d’origine sur l’étiquette physique du produit, pas sur le matériel publicitaire.

Cette asymétrie d’information est au cœur du modèle économique de la nouvelle vague mode parisienne. La cliente type, urbaine, sensible aux récits de marque, lit les newsletters et les comptes Instagram bien plus attentivement qu’elle ne décortique l’étiquette intérieure de la chaussure. Le marketing peut donc construire un univers parisien, intimiste, artisanal, qui suggère sans jamais affirmer une fabrication française.

L’Institut National de la Propriété Industrielle a documenté en 2024 une multiplication par trois en cinq ans des dépôts de marques contenant des références françaises (Paris, Saint-Germain, Pigalle, références régionales) par des sociétés dont la production est intégralement délocalisée. Le phénomène n’est pas nouveau, il devient massif. La cliente paye un prix mode parisien pour une production sourcée comme celle de n’importe quel acteur du fast fashion premium.

Sézane : transparence supply chain en progrès (mais pas encore au niveau)

Sézane, fondée en 2013 par Morgane Sézalory, est probablement la marque la plus avancée du groupe sur la documentation de sa chaîne de production. La maison publie depuis 2022 une page “Fournisseurs” qui liste les principaux ateliers partenaires, avec leur localisation, leur effectif approximatif et la nature des productions confiées. Pour la chaussure, on trouve majoritairement des ateliers du Nord du Portugal (région de Felgueiras), quelques sites italiens (Toscane, Marches), un partenariat occasionnel avec un atelier andalou et, depuis 2023, deux références produites en Inde dans un atelier audité par Bureau Veritas.

La part française reste anecdotique : moins de 4 pour cent du volume chaussure en 2024, sur quelques modèles babies et derbies produits dans le Choletais et estampillés “Sézane x Atelier”. Ces modèles sont systématiquement plus chers (entre 280 et 350 euros contre 165 à 220 euros pour le reste du catalogue), ce qui dit tout du coût réel d’une fabrication française.

Sur la qualité d’atelier, le constat est honnête. Les cuirs sont corrects (pleine fleur sur les modèles à plus de 195 euros, croûte de cuir corrigée sur les entrées de gamme), le montage Strobel collé est dans la norme du segment, le contrefort est suffisamment tenu pour les premières années. La durée de vie utile se situe autour de quatre ans en port régulier, avec un ressemelage difficile à faire proprement sur la majorité des modèles à semelle injectée. C’est de la chaussure mode honnête, vendue au juste prix pour ce qu’elle est, et la marque mérite crédit pour ses efforts récents de transparence.

Sandro : production majoritairement italienne et portugaise

Sandro, fondée en 1984 par Évelyne Chetrite, intégrée au groupe SMCP en 2010 puis cotée à Paris depuis 2017, joue dans une autre catégorie. Le rapport extra-financier 2024 du groupe documente une production chaussure composée à 51 pour cent d’ateliers italiens, 28 pour cent portugais, 15 pour cent espagnols, et 6 pour cent extra-européens (essentiellement Inde et Vietnam). La part française est nulle.

Les ateliers italiens identifiés sont concentrés dans la région des Marches (Macerata, Fermo), bassin historique de la chaussure femme italienne qui produit également pour Tod’s, Hogan, Sergio Rossi. La qualité technique y est élevée, avec des cuirs italiens de bonne origine (Tannerie Vissani, Tannerie Conceria Volpi). Les modèles Sandro à plus de 290 euros sortent presque tous de ces ateliers et le démontrent à l’établi : couture régulière, montage propre, semelle cuir vraie sur certaines lignes.

Sandro produit majoritairement en Italie, ce qui est cohérent avec son positionnement prix. La marque n’a jamais prétendu le contraire, et l’étiquette le confirme honnêtement.

La gamme entre 195 et 250 euros bascule sur les ateliers portugais, avec une qualité encore correcte mais des compromis sur les semelles (EVA collée plutôt que cuir cousu) qui limitent la durée de vie utile. Les références à moins de 195 euros, sur certaines collections capsules, peuvent venir d’Espagne ou exceptionnellement d’Inde, ce qui devrait éveiller la vigilance de l’acheteur.

Maje : chaîne sous-traitance similaire à Sandro (groupe SMCP)

Maje, fondée en 1995 par Judith Milgrom (sœur d’Évelyne Chetrite, fondatrice de Sandro), partage l’essentiel de sa chaîne d’approvisionnement avec sa sœur de groupe. Les ateliers italiens des Marches produisent pour les deux marques, avec des cahiers des charges légèrement différents (Maje pousse davantage sur les détails ornementaux, Sandro sur la rigueur architecturale du soulier), mais sortis des mêmes établis.

Cette mutualisation est rationnelle économiquement et n’est pas en soi un problème. Elle devient discutable quand le discours commercial des deux marques entretient l’idée d’identités créatives radicalement différentes pour justifier des positionnements prix presque identiques. À l’atelier, je vois passer des Sandro et des Maje qui se ressemblent techniquement à 90 pour cent, avec des finitions ornementales distinctes mais une qualité de construction identique. Le client qui paye 30 euros de plus pour une Maje qu’il n’aurait pas payés pour une Sandro paye essentiellement une différence de mise en scène.

Sur la durabilité réelle, mesurée sur les paires qui passent en réparation, Sandro et Maje se situent dans la moyenne haute du segment mode parisienne : quatre à six ans en port régulier, ressemelage possible sur les modèles à semelle cuir cousue, impossible sur les semelles injectées qui dominent les collections capsules.

Jacquemus, Rouje, Soeur : nouvelle vague, mêmes problématiques

La génération suivante de marques mode françaises (Jacquemus lancée en 2009, Rouje en 2016, Soeur en 2008) reproduit globalement le modèle économique des précédentes, avec quelques nuances intéressantes. Jacquemus produit l’essentiel de ses chaussures en Italie (Marches, Vénétie) et en Espagne (Alicante), avec une part française résiduelle sur les collections capsule à très petit volume. Rouje, plus jeune et plus petite, sous-traite en quasi-totalité au Portugal pour la chaussure. Soeur maintient une part italienne dominante et a documenté en 2024 quelques références produites en France dans le Choletais.

Aucune de ces marques ne ment ouvertement sur sa fabrication. Toutes pratiquent l’ambiguïté communicationnelle qui caractérise le segment : insistance sur le siège parisien, sur l’équipe créative française, sur l’univers visuel hexagonal, silence relatif sur les usines réelles. Le résultat est un consommateur en moyenne mal informé sur ce qu’il achète, et un système qui structurellement décourage les rares marques qui produisent réellement en France.

Comment lire vraiment une étiquette de chaussure 2026

La méthode est simple et accessible à n’importe quel acheteur. D’abord, retirer la première de propreté (semelle intérieure souple) et lire ce qui est imprimé en dessous : pays de fabrication obligatoire, parfois nom de l’atelier. Ensuite, vérifier l’étiquette cousue dans la doublure intérieure de la tige, généralement au niveau du talon : pays, matière (cuir, textile, synthétique). Enfin, regarder la semelle externe au niveau de la cambrure : sur les modèles européens, on trouve parfois une marque d’atelier (initiales gravées) qui permet de remonter au sous-traitant.

Pour vérifier la cohérence avec le discours marketing, consulter les rapports extra-financiers obligatoires (pour les groupes cotés) ou les pages fournisseurs (pour les marques indépendantes). Sézane, SMCP, Veja et quelques autres jouent désormais cette transparence. Les autres ne la jouent pas, et c’est en soi une information : ce qu’une marque ne dit pas sur sa production mérite la même attention que ce qu’elle dit.

Pour comprendre ce que représente vraiment une production française aujourd’hui, et pourquoi elle est devenue si rare, on relira utilement le panorama des dernières manufactures françaises encore en activité. Et pour apprendre à juger une chaussure au-delà de l’étiquette, par la construction et le cuir, le pilier savoir-faire reste la base à laquelle tout acheteur informé devrait revenir avant un achat important.

L’enjeu n’est pas de boycotter Sézane, Sandro ou Maje. Ces marques produisent honnêtement dans des ateliers européens conformes, à des prix qui reflètent grossièrement leur construction. L’enjeu est d’arrêter de payer le prix mythologique d’une fabrication française imaginaire pour acheter une chaussure portugaise correcte. Le différentiel de prix devrait revenir aux marques qui produisent réellement en France et qui le démontrent.

Questions fréquentes

À retenir, en quelques questions.

Comment vérifier où une chaussure Sézane a été fabriquée ?
L'étiquette intérieure cousue dans la doublure ou imprimée sur la première de propreté indique le pays de fabrication, conformément au règlement européen 1007 de 2011 sur l'étiquetage textile et chaussure. Sur les modèles Sézane, on trouve majoritairement Portugal, Italie, parfois Espagne. La marque publie également depuis 2022 une cartographie de ses fournisseurs sur son site, avec les noms et adresses des ateliers principaux pour les chaussures. La transparence est en progrès, mais le détail manuel par référence reste partiel.
Sandro et Maje partagent-ils les mêmes usines ?
Sandro et Maje appartiennent toutes deux au groupe SMCP (avec Claudie Pierlot et Fursac), coté à Paris. Le groupe centralise une partie de ses achats matières et négocie ses sous-traitances de manière mutualisée. Plusieurs ateliers du Portugal et d'Italie produisent effectivement pour les deux marques en parallèle, avec des cahiers des charges distincts mais des compétences techniques identiques. Le rapport extra-financier 2024 du groupe documente une chaîne d'approvisionnement composée à 73 pour cent d'ateliers européens pour la chaussure.
Les marques mode publient-elles vraiment leurs supply chains ?
Depuis l'entrée en vigueur progressive de la directive européenne CSRD en 2024, les groupes mode cotés sont tenus de publier des indicateurs détaillés sur leurs fournisseurs de rang 1 et 2. Sézane, indépendante mais signataire de la Fashion Pact, publie sa liste de fournisseurs depuis 2022. Le groupe SMCP publie ses rapports extra-financiers depuis 2018. Jacquemus, Rouje et Soeur publient moins, parce qu'elles ne sont pas soumises aux mêmes obligations. La règle est claire : plus la marque est grande, plus elle est obligée de parler.
Made in Portugal est-il un signe de qualité ?
Le Portugal abrite une industrie chaussure ancienne, concentrée autour de Felgueiras, Guimarães et Porto, qui produit pour les plus grandes maisons de luxe européennes (Louis Vuitton, Loro Piana, Church's pour certaines lignes). Le savoir-faire y est réel, les conditions de travail conformes au droit européen, le coût horaire intermédiaire entre la France et l'Asie. Made in Portugal n'est ni un défaut ni un gage absolu : il faut regarder l'atelier précis, le cahier des charges et le prix de vente final pour juger.

Sources & références