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Histoire du Richelieu : du Roi Soleil à Hermès

Né à Versailles sous Louis XIV, le Richelieu traverse trois siècles de mode masculine. Gérard Lemoine retrace son histoire et ses variations modernes.

Par Gérard Lemoine Publié le 9 minutes de lecture
Histoire du Richelieu : du Roi Soleil à Hermès
§ Histoire du Richelieu : du Roi Soleil à Hermès / histoire, 21 mai 2026.

À l’établi, quand je remonte un Richelieu en pleine fleur de veau, j’ai presque toujours en tête une image : un courtisan à perruque poudrée traversant la galerie des Glaces, talons rouges claquant sur le marbre, soulier à lacets dépassant légèrement sous l’habit. Le Richelieu n’est pas une chaussure récente. C’est l’une des seules formes de la cordonnerie occidentale qui traverse, à peu près identique, trois siècles et demi de modes successives. Sa silhouette définitive se fixe sous Louis XIV. Ses variations actuelles, du Berluti italo-français au Hermès Royal, restent reconnaissables au premier coup d’œil par n’importe quel cordonnier européen. Retour sur une chaussure qui a survécu à plus de révolutions vestimentaires que n’importe quelle autre.

1660 à Versailles : la chaussure à lacets qui détrône la chaussure à boucle

Sous Louis XIV, dans les années 1660-1670, la cour fixe les codes vestimentaires qui rayonneront sur toute l’aristocratie européenne pendant un siècle et demi. Le souverain impose le talon rouge, signe distinctif des grands seigneurs de la cour, et popularise la chaussure à boucle métallique, montée sur petit talon empilé, en cuir noir ou rouge sombre. La chaussure à lacets, jusque-là réservée aux militaires, aux protestants (les huguenots privilégiaient une sobriété marquée) et à la bourgeoisie marchande, fait son entrée discrète dans les antichambres.

C’est précisément cette tension qui intéresse les historiens de la mode. Le duc Armand-Jean du Plessis de Richelieu, mort en 1642 (donc avant l’apogée louis-quatorzienne), portait selon ses portraits officiels une chaussure à lacets fermés qui dérogeait à la mode dominante. Le cardinal-ministre n’a probablement pas “inventé” cette chaussure (le laçage existait depuis le XVIe siècle), mais sa stature politique a légitimé un modèle alternatif au soulier de cour à boucle. Le nom “Richelieu” appliqué à cette forme ne se fixera cependant qu’au milieu du XIXe siècle, dans les ateliers parisiens cherchant un équivalent français au mot anglais “Oxford”.

La distinction technique se cristallise dès cette époque. Le Richelieu (ou Oxford) se caractérise par un laçage fermé : les quartiers (les deux pièces de cuir qui portent les œillets) sont cousus sous l’empeigne, formant une ligne continue. Le derby, modèle parallèle développé en parallèle pour l’usage militaire et la marche, présente au contraire un laçage ouvert : les quartiers sont cousus par-dessus l’empeigne, créant deux pans qui se referment par les lacets. Cette différence apparemment minime structure toute la cordonnerie occidentale depuis trois cent cinquante ans.

Sous Louis XV puis Louis XVI, la chaussure à boucle reste dominante à la cour, mais le Richelieu progresse dans la bourgeoisie urbaine et chez les juristes. À la veille de la Révolution, en 1789, environ un quart des chaussures masculines vendues dans les boutiques parisiennes sont à laçage. La rupture viendra dix ans plus tard.

Du soulier de cour au Richelieu d’affaires : la transition Empire et XIXe

La Révolution française abolit symboliquement les talons rouges, les boucles ornementales et toute la sémantique vestimentaire de l’Ancien Régime. Sous le Directoire puis sous le Consulat, le costume masculin se simplifie radicalement : le frac noir remplace l’habit brodé, le pantalon long supplante la culotte, et la chaussure à lacets, plus sobre, plus républicaine, plus utilitaire, gagne le terrain perdu par le soulier à boucle.

Napoléon Ier, conscient des codes vestimentaires, codifie un nouveau standard masculin qui mêle la rigueur militaire à l’élégance bourgeoise. Le Richelieu y trouve sa place naturelle : il s’accommode du costume sombre, du chapeau haut-de-forme, des gants en chevreau. Tout au long du XIXe siècle, il devient progressivement la chaussure de référence du bourgeois urbain, du notaire de province et de l’employé de banque parisien.

L’industrialisation accélère sa diffusion. La machine à coudre Singer, brevetée en 1851, puis la machine Goodyear, brevetée par Charles Goodyear Jr. en 1869, permettent de produire en série des Richelieu cousus de qualité acceptable. Les premières grandes manufactures françaises se montent : J.M. Weston à Limoges en 1891, Heyraud à Romans-sur-Isère en 1895, plus tard Bally à Schoenenwerd (Suisse, 1851) qui exportera massivement vers la France. Le Richelieu devient le marqueur silencieux de la respectabilité bourgeoise.

À Londres, la même chaussure se fixe sous le nom d’Oxford dans les années 1830, attribuée selon la tradition aux étudiants de l’université d’Oxford qui adoptèrent une forme allongée plus confortable que les bottes alors en usage. Saville Row, le quartier de la couture pour hommes, érige le modèle en standard du gentleman britannique. La double parenté française-anglaise s’installe pour de bon : Richelieu en français, Oxford en anglais, exactement la même chaussure.

La distinction “Richelieu” (cousu sous semelle) vs “derby” (cousu dessus) en image

Le détail technique mérite qu’on s’y arrête, parce que la confusion est fréquente même chez les vendeurs en boutique. Sur un Richelieu, vu de profil, le laçage forme une ligne fermée : les deux quartiers se rejoignent et sont cousus continûment sur l’empeigne (la pièce de cuir centrale qui couvre le cou-de-pied). La transition est nette, on ne voit aucune ouverture entre l’empeigne et le laçage quand les lacets sont serrés.

Sur un derby, en revanche, les deux quartiers restent visiblement séparés et viennent se poser par-dessus l’empeigne, créant deux pans triangulaires qui se rejoignent par les œillets. Vue de profil, la chaussure montre clairement une ligne d’assemblage diagonale entre l’empeigne et le quartier, et une ouverture en V que les lacets viennent fermer.

Cette différence structurelle a deux conséquences concrètes. D’abord, le Richelieu épouse plus étroitement le cou-de-pied : il convient mieux aux pieds fins et plats. Le derby, avec son laçage ouvert plus flexible, accueille mieux les pieds forts, les coups de pied marqués et les chevilles larges. Ensuite, le Richelieu est considéré comme plus formel : c’est la chaussure du costume sombre, de l’événement, de la rigueur professionnelle. Le derby admet davantage le casual, le tweed, le pantalon en flanelle, et s’est démocratisé largement dans les usages quotidiens.

Cette grammaire silencieuse continue de structurer le rayon homme des bons chausseurs en 2026. Quand un client à l’atelier hésite entre les deux, je pose toujours la même question : “Vous le portez avec quoi, le plus souvent ?” Costume sombre quotidien : Richelieu. Costume décontracté, jean élégant, weekend habillé : derby. C’est rarement une question de goût, c’est une question d’usage.

Le Richelieu, pièce centrale du dress code professionnel au XXe siècle

Le XXe siècle voit le Richelieu s’imposer comme le standard absolu de la chaussure de ville masculine. Dans la haute administration française, dans la banque, dans le notariat, dans l’avocature, dans la diplomatie : la chaussure cousue, noire ou marron acajou, devient le marqueur implicite du sérieux professionnel. Les uniformes officiels (préfet, magistrat, officier en tenue de ville) imposent le Richelieu noir verni ou cuir lisse.

Quatre maisons françaises dominent cette époque. J.M. Weston, depuis Limoges, produit son modèle 598 (Richelieu cap-toe noir) qui devient un classique absolu de la rue de Rivoli. Hermès, à partir des années 1930, complète sa ligne maroquinerie par une collection chaussure haut de gamme avec son atelier sellier-bottier. Berluti, fondée à Paris en 1895 par Alessandro Berluti d’origine ombrienne, développe un Richelieu “scritto” (calligraphié à la main) qui fait sa signature. Paraboot, plus tardivement orientée vers la chaussure de ville, propose son modèle Avignon en Richelieu Goodyear robuste pour usage quotidien.

Côté britannique, l’écosystème miroir produit ses propres standards : Crockett & Jones Audley, Edward Green Chelsea, John Lobb (la maison historique anglaise, rachetée par Hermès en 1976), Church’s Consul. La rivalité franco-britannique sur le Richelieu structure tout le haut de gamme mondial jusqu’aux années 1980, avant que les maisons italiennes (Santoni, Stefano Bemer, Bontoni) ne viennent y ajouter leur école : Richelieu plus fin, plus souple, monté Blake plutôt que Goodyear, esthétique légèrement plus latine.

À l’établi à Limoges, j’ai vu défiler depuis 1989 toutes les variations possibles : Richelieu cap-toe (bout droit séparé par une couture), Richelieu plain-toe (bout lisse uni), Richelieu wholecut (réalisé d’une seule pièce de cuir, sans couture sur l’empeigne, exercice technique extrême réservé aux meilleurs ateliers), Richelieu brogue (perforations décoratives sur les coutures), Richelieu spectator (bicolore, généralement noir et blanc cassé). Chaque variation a sa raison d’être, son usage social, son moment de l’année.

Hermès, Berluti, Weston : les maisons qui ont défini la silhouette moderne

La silhouette moderne du Richelieu, telle qu’on la connaît en 2026, se fixe entre 1950 et 1985 dans trois ateliers principalement.

J.M. Weston affine le modèle 598 cap-toe en travaillant la forme “demi-pointe” (légèrement allongée, sans excès) qui devient un canon esthétique. La maison défend depuis sa fondation la production 100 % intégrée à Limoges : tannage, coupe, montage, finition. L’atelier de Limoges, qui emploie 350 personnes, conserve 200 opérations manuelles par paire et produit 175 000 paires par an, dont la majorité en Richelieu et derby. Le label Entreprise du Patrimoine Vivant lui est attribué dès la création du dispositif.

Berluti sous l’impulsion de Talbinio Berluti puis d’Olga Berluti dans les années 1970-1980 développe la “patine” comme signature visuelle. Le cuir Venezia, sélectionné brut sans finition de surface, est teint à la main une fois la chaussure montée, créant des dégradés chromatiques uniques. Le Richelieu Berluti devient l’objet de désir absolu d’une certaine clientèle internationale, justifiant des prix qui dépassent régulièrement 2 200 €.

Hermès consolide sa position avec une collection chaussure homme dirigée par Pierre Hardy à partir de 1990, puis enrichie après le rachat de John Lobb en 1976. Le Richelieu Hermès, souvent appelé Royal ou Saint-Honoré, joue une carte plus classique mais avec un cuir veau box exceptionnel et un assemblage Goodyear de très haute facture. L’esthétique reste sobre, presque institutionnelle, fidèle à l’ADN sellier de la maison.

À côté de ces trois étoiles, le tissu artisanal français de bottiers sur-mesure (Aubercy à Paris, Massaro chez Chanel, Maison Corthay) maintient la tradition du Richelieu fait main sur mesure pour une clientèle restreinte mais exigeante. Cinq à quinze paires par an et par bottier, à des tarifs entre 4 500 et 12 000 €, avec un délai de huit à dix-huit mois.

Le Richelieu en 2026 : décontracté, féminin, color block

Les quinze dernières années ont vu le Richelieu sortir spectaculairement de son cadre formel strict. Trois évolutions stylistiques structurent le marché actuel.

La décontraction assumée. Le Richelieu se porte aujourd’hui couramment avec un jean brut sombre, un chino épais, un pantalon en velours côtelé. La règle implicite a évolué : le Richelieu marron acajou, cognac ou bordeaux convient à toutes les tenues casual élégantes, le noir reste réservé au costume sombre et au verni à la cérémonie. Les marques DTC françaises (Bobbies, Patine, Le Soulor) ont largement contribué à cette décrispation en proposant des Richelieu Blake plus souples à 220-350 €, ciblant explicitement le 30-45 ans urbain en alternative au mocassin.

Le féminin réinventé. Le Richelieu femme connaît un retour marqué depuis 2020, porté par les codes androgynes en mode féminine. Les maisons proposent des formes allongées sur talon plat (modèle inspiré des spectator des années 1930) ou sur talon compensé bas, en cuir verni bicolore noir-blanc ou en cuir gras cognac. À porter avec pantalon large, costume tailleur féminin ou jupe midi en cuir.

Le color block et l’audace chromatique. Hermès, Berluti et plusieurs jeunes maisons européennes osent désormais le Richelieu en cuirs vivement teints (bleu Klein, vert anglais, bordeaux profond, gris perle). L’objet, longtemps cantonné au registre des trois couleurs traditionnelles (noir, marron, bordeaux), s’élargit à une palette qui aurait été inconcevable il y a trente ans. C’est l’un des marqueurs de la décompartimentation des codes vestimentaires masculins, qu’on retrouve par exemple dans le mocassin penny loafer redécouvert en 2026 et plus largement dans la maison française contemporaine.

Pour le panorama complet du contexte, je renvoie à savoir-faire chaussure française qui détaille l’écosystème industriel encore vivant en 2026. Le Richelieu y figure logiquement, comme la chaussure-totem qui a survécu à plus de modes que n’importe quelle autre.

Sur l’établi, j’ai en permanence une paire que je remonte avec un soin particulier : une vieille Hermès Royal de 1978, en veau box noir profond, héritée par un client de son grand-père magistrat à la Cour d’appel de Bordeaux. Elle est à son troisième ressemelage. Le cuir d’empeigne a foncé d’un demi-ton, les fils de couture ont blanchi imperceptiblement, et la forme s’est faite au pied de trois générations successives. C’est, sans excès lyrique, l’une des plus belles paires de Richelieu qui me soit passée entre les mains. Et elle prouve, mieux qu’aucune théorie, que cette chaussure-là n’a pas fini de traverser les siècles.

Questions fréquentes

À retenir, en quelques questions.

Quelle est la différence entre un Richelieu et un Oxford ?
Richelieu et Oxford désignent la même chaussure : le mot Oxford est l'appellation anglo-saxonne, Richelieu sa traduction française fixée au XIXe siècle. La caractéristique unique des deux est le laçage fermé : les quartiers (les morceaux de cuir qui portent les œillets) sont cousus sous l'empeigne, formant une ligne continue. C'est ce détail qui distingue le Richelieu du derby, où les quartiers sont cousus par-dessus l'empeigne, créant deux pans ouverts qui se referment par les lacets.
Pourquoi appelle-t-on cette chaussure Richelieu ?
L'appellation française reste partiellement énigmatique. La théorie la plus solide, défendue par les historiens de la mode, pointe vers le duc Armand-Jean du Plessis de Richelieu (1585-1642), cardinal-ministre de Louis XIII, dont les portraits officiels montrent des chaussures à lacets dérogeant à la mode des escarpins à boucle de la cour. Le terme s'est cependant fixé bien plus tard, autour de 1850, quand les bottiers parisiens cherchaient un nom français pour désigner cette chaussure d'origine anglo-saxonne (Oxford). Le rattachement à la figure du cardinal habillait l'objet d'une légitimité historique.
Un Richelieu peut-il être porté en casual ?
Oui, et c'est même l'une des évolutions stylistiques les plus marquantes des quinze dernières années. Porté avec un jean brut sombre, un chino épais ou un pantalon de costume en laine, le Richelieu en cuir cognac ou marron foncé fonctionne parfaitement en casual élégant. La règle implicite : éviter le total black trop strict (Richelieu noir vernis = uniquement costume sombre ou tenue de cérémonie) et privilégier les cuirs vivants (cognac, bordeaux, marron acajou) qui se patinent. Les jeunes maisons françaises DTC ont largement contribué à cette décrispation.
Les femmes peuvent-elles porter un Richelieu ?
Naturellement, et c'est une tradition plus ancienne qu'on ne le croit : le Richelieu féminin existe depuis les années 1920, popularisé par Coco Chanel qui l'introduit dans ses collections sport. Aujourd'hui, le Richelieu femme se décline du modèle masculin réinterprété (forme allongée, talon plat ou compensé bas) au modèle vernis bicolore (noir et blanc, hommage aux spectator shoes des années 1930). À porter avec pantalon large, jupe midi en cuir ou costume tailleur féminin. Le sujet mérite un dossier complet : on y revient avec [les derbies femmes redécouvertes](/magazine/derbies-femmes-piece-mode-oubliee/).

Sources & références