Matériaux
Cuirs alternatifs : ananas, raisin, champignon, le vrai du faux
Cuirs alternatifs : ananas, raisin, champignon, le vrai du faux : guide éditorial avec critères, limites et sources à vérifier.
Le premier point : la loi interdit de les appeler « cuir »
Avant même de regarder ces matériaux à la loupe, une mise au point s’impose. En France, la loi est formelle et protège le consommateur : le mot « cuir » est sanctuarisé par le décret 2010-29. Il désigne exclusivement une peau d’animal qui a subi un tannage pour la rendre imputrescible. Point final. Parler de « cuir d’ananas » est donc un abus de langage, une tromperie marketing pour donner un cachet de noblesse à ce qui n’est, au mieux, qu’un textile composite.
Pourquoi cette précision est-elle cruciale ? Parce que le cuir possède des propriétés uniques que ces alternatives ne font qu’imiter en surface. Le cuir est une structure tridimensionnelle de fibres de collagène entrelacées, ce qui lui donne sa souplesse, sa résistance à la déchirure et surtout sa capacité à « respirer ». C’est fondamental pour le confort et l’hygiène du pied. Il se patine, il vieillit, il vit avec vous. Les matériaux dont nous allons parler sont, pour la plupart, des fibres végétales broyées et agglomérées avec un liant, presque toujours un plastique. La différence est fondamentale, et elle se sent à chaque pas.
Le cuir de raisin (Vegea) : le plus « plastique » des végétaux
Le « cuir » de raisin est issu du marc, c’est-à-dire les peaux, pépins et tiges restants après le pressage du vin. Là encore, l’intention de recyclage est excellente. La matière obtenue est souvent plus lisse et plus souple que le Piñatex, avec un aspect qui peut imiter un cuir lisse.
À l’usage, les retours d’atelier sont similaires. Il résiste un peu mieux à la flexion que l’ananas, mais il est très sensible aux rayures et à l’abrasion. Un frottement sur un trottoir, et la fine couche de surface s’en va, laissant apparaître la sous-couche textile. Impossible de le faire revenir avec un cirage. C’est une matière qui ne vieillit pas, elle s’abîme. On est plus proche d’un Skaï de bonne qualité que d’un cuir de veau box-calf.
| Caractéristique | Vrai Cuir de Veau | Piñatex (Ananas) | Vegea (Raisin) |
|---|---|---|---|
| Composition | Peau animale tannée (collagène) | Fibres d’ananas + PLA + enduit PU | Marc de raisin + polymère (PU) |
| Respirabilité | Excellente | Faible à moyenne | Faible |
| Résistance flexion | Très élevée, forme des plis nobles | Faible, risque de craquelures | Moyenne, mais peut peler |
| Réparabilité | Très élevée (crèmes, patine, greffe) | Très faible (irréparable si déchiré) | Très faible (rayures définitives) |
| Vieillissement | Se patine, s’embellit | Se dégrade, craquelle | S’use, pèle, se délamine |
| Adaptation au pied | Oui, le cuir « se fait » au pied | Non, matière inerte | Non, matière inerte |
Cactus, pomme, maïs : le même combat de l’enduit plastique
On voit aussi fleurir des matières à base de cactus (Desserto), de pommes (AppleSkin), de maïs… Le principe reste globalement le même : une charge végétale (poudre de cactus, déchets de pommes) est mélangée à un polymère, le plus souvent du polyuréthane, puis enduite sur une base textile (coton ou synthétique). Le rendu peut être bluffant de souplesse et de douceur, imitant parfois un agneau plongé.
Mais les limites sont identiques et structurelles. Ces matériaux ne respirent pas ou peu. Ils ne s’adaptent pas à la morphologie du pied. Et surtout, leur durabilité est entièrement dépendante de la résistance de leur fine couche de surface en plastique. Ce sont des produits de mode, conçus pour une saison ou deux, pas des compagnons de route. Ils s’inscrivent finalement dans une logique de consommation rapide, à l’opposé de la philosophie d’un soulier en montage Goodyear que l’on peut faire ressemeler tout au long de sa vie.
L’écologie en question : durabilité contre marketing vert
Le cuir véritable, rappelons-le, est un sous-produit de l’industrie alimentaire. Tant que nous mangerons de la viande, il y aura des peaux à valoriser pour éviter qu’elles ne deviennent un déchet polluant. Les tanneries, notamment celles qui pratiquent le tannage végétal, ont fait d’immenses progrès pour réduire leur impact environnemental. Surtout, un objet en cuir bien fait est l’antithèse de l’obsolescence programmée. C’est un investissement qui se transmet.
Le grand espoir déçu : le « cuir » de champignon (Mycelium)
Le plus prometteur de tous était sans doute le « cuir » de champignon, ou plus précisément de mycélium (l’appareil végétatif du champignon). Des entreprises comme Bolt Threads avec son Mylo avaient réussi à créer en laboratoire une matière qui avait l’aspect et le toucher d’un cuir souple. Des grandes marques comme Adidas, Lululemon ou Stella McCartney y ont cru et ont investi.
Questions fréquentes
À retenir, en quelques questions.
Légalement, peut-on appeler ces matières du « cuir » ?
Le Piñatex (cuir d'ananas) est-il une bonne matière pour des chaussures de marche ?
Comment entretenir des chaussures en « cuir » de raisin ou de cactus ?
Ces cuirs alternatifs sont-ils vraiment plus écologiques que le cuir animal ?
Pourquoi le « cuir » de champignon (Mylo) a-t-il échoué ?
Quel est le prix de chaussures en matériaux alternatifs ?
Sources & références
- Décret n° 2010-29 du 8 janvier 2010 portant application de l'article L. 214-1 du code de la consommation en ce qui concerne certains produits en cuir et similaires du cuir
- Bolt Threads halts production of its mycelium leather Mylo
- Piñatex: An innovative natural textile made from pineapple leaf fibre
- VEGEA - The new generation of sustainable materials
- CTC (Centre Technique du Cuir) | Le Cuir : une matière première naturelle et durable