Made in France
Cartographie des dernières usines de chaussures Made in France
Romans, Cholet, Limoges, Fougères : Gérard Lemoine recense les manufactures françaises encore en activité en 2026, et celles qui ont disparu.
Quand mon grand-père Émile a monté son atelier à Limoges en 1934, la France comptait plus de 600 manufactures de chaussures, employait près de 90 000 personnes en production directe, et exportait plus de paires qu’elle n’en importait. Le bassin de Romans-sur-Isère à lui seul faisait vivre une vingtaine de maisons, le Choletais en alignait quarante, Fougères et Limoges complétaient l’archipel productif. Aujourd’hui, en 2026, il reste environ 80 unités en activité sur l’ensemble du territoire, dont une vingtaine seulement dépasse les cinquante salariés.
Cette érosion silencieuse a effacé en deux générations un savoir-faire qui s’était construit sur deux siècles. Je l’ai vue de l’intérieur : les fournisseurs qui disparaissent un à un, les patroniers qui partent en retraite sans formation pour les remplacer, les machines à coudre Vega et Mocassin qui se vendent à la casse, faute de repreneurs. Tracer une carte des manufactures encore vivantes, en 2026, c’est aussi dresser un inventaire de ce qui peut encore être sauvé.
De 200 usines à 80 : l’histoire courte de la désindustrialisation chaussure
La bascule s’est jouée en trois temps. Premier temps, les années 1980-1990 : l’entrée massive des importations italiennes puis espagnoles, à des prix compétitifs, érode la part de marché des marques moyennes françaises. Charles Jourdan, Stéphane Kélian, Robert Clergerie tiennent encore grâce au luxe et à l’export, mais les sous-traitants qui les fournissaient perdent leurs autres clients. La filière s’amincit.
Deuxième temps, les années 2000 : l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 change l’équation industrielle. Les enseignes de distribution (André, Eram, La Halle aux Chaussures) basculent massivement leur sourcing vers l’Asie pour rester compétitives face à Zara et H&M. Les volumes français s’effondrent. Charles Jourdan dépose le bilan en 2002, Stéphane Kélian en 2006. Le bassin de Romans perd plus de 4 000 emplois en moins de dix ans.
Troisième temps, les années 2010 : la concentration de la distribution autour des marketplaces (Amazon, Zalando) impose des volumes minimum et des marges qui excluent mécaniquement la production française des collections mainstream. Les maisons qui survivent (J.M. Weston, Aubercy, Heschung, Paraboot) le font sur le segment luxe ou ultra-premium, là où le différentiel de prix se justifie par la durabilité et le statut. La fabrication française devient un objet de niche.
Le rebond observable depuis 2018 est réel mais modeste. La demande consommateur pour des produits durables, tracés et fabriqués en Europe a soutenu la création d’une trentaine de micro-manufactures et la relance de quelques sites historiques. Le Comité Professionnel de la Cordonnerie évalue à environ 5 500 personnes les emplois en production directe encore présents sur le territoire en 2026, contre 60 000 il y a quarante ans. La courbe a cessé de descendre, elle ne remonte pas vraiment.
Romans-sur-Isère : le bassin historique (Charles Jourdan, Stéphane Kélian, et les survivants)
Romans-sur-Isère, dans la Drôme, fut pendant un siècle la capitale française de la chaussure femme de luxe. La rivière Isère fournissait l’eau pour la tannerie, la voie ferrée acheminait les peaux de la Méditerranée, et plusieurs générations d’ouvriers spécialisés s’y étaient transmis les techniques du soulier fin. Charles Jourdan, fondée en 1921, employait jusqu’à 2 400 personnes dans les années 1970. Stéphane Kélian, lancée en 1976 par les frères Kéloglanian, en alignait 800 à son apogée. Robert Clergerie, à partir de 1981, ajoutait quelques centaines d’emplois supplémentaires.
Tout cela a quasi disparu en moins d’une génération. Charles Jourdan a fermé en 2003 après plusieurs reprises infructueuses. Stéphane Kélian a déposé le bilan en 2006, été repris symboliquement par un consortium asiatique en 2013, et fonctionne aujourd’hui sur un volume résiduel sans production française réelle. Robert Clergerie a été racheté en 2011 par un groupe américain, puis revendu plusieurs fois, et maintient une production partielle à Romans sur des volumes très réduits.
Ce qui survit du bassin de Romans, ce sont quelques ateliers indépendants : la maison Pierre Hardy (production partielle pour le luxe parisien), l’atelier Patine (basket Made in France), quelques micro-structures qui font de la commande spéciale pour des marques DTC. Au total, le bassin emploie aujourd’hui environ 400 personnes en production directe, contre 4 800 dans les années 1980. La Tannerie Roux, fondée en 1803, reste l’un des derniers fournisseurs européens de cuir tanné végétal pour soulier de luxe, et témoigne à elle seule de ce qu’aurait pu rester ce bassin avec un autre destin industriel.
Cholet : Heschung, Mephisto et l’écosystème du Choletais
Le Choletais, dans le Maine-et-Loire, a longtemps formé l’autre grand pôle français de la chaussure, plus diversifié que Romans (qui se concentrait sur la femme luxe), couvrant à la fois l’homme, l’enfant, le confort et la randonnée. Le bassin culmine dans les années 1960-1970 avec plus de quarante manufactures et 12 000 emplois directs. Eram, fondée à Saint-Pierre-Montlimart en 1927, fournit longtemps la colonne vertébrale industrielle du territoire.
Aujourd’hui, le Choletais conserve quelques pépites essentielles. Heschung, manufacture familiale fondée en 1934 en Alsace mais installée historiquement aussi dans le bassin, produit ses souliers Goodyear et Norvégien dans son atelier de Dettwiller, avec une rigueur technique reconnue par les amateurs internationaux. La maison emploie environ 80 personnes et figure dans la liste EPV depuis 2008. Mephisto, fondée à Sarrebourg en 1965 par Martin Michaeli, produit toujours en France une part significative de sa production confort, dans son site de Sarrebourg modernisé en 2019.
J.M. Weston, fondée à Limoges en 1891, fait partie du Choletais industriel par ses approvisionnements de cuirs et certaines de ses sous-traitances historiques. La manufacture Weston de Limoges emploie 230 personnes, produit environ 75 000 paires par an de Goodyear cousu main, et reste le symbole le plus visible du Made in France de luxe pour homme.
L’écosystème compte également Sessile, jeune marque DTC créée en 2018 qui produit ses derbies dans le Choletais, et Bocage (groupe Eram) qui maintient une part de production française sur ses lignes premium. Au total, le Choletais emploie aujourd’hui environ 1 800 personnes en production chaussure, contre 12 000 il y a quarante ans.
Limoges et le Sud-Ouest : Weston, Aubercy, et les ateliers familiaux
Limoges occupe une place à part dans le paysage français, structurée autour d’une seule manufacture majeure (J.M. Weston) et d’une constellation de petits ateliers familiaux héritiers du XIXe siècle. La ville fut au XIXe siècle un centre national de production du soulier homme, avant que le Choletais et Romans ne prennent l’ascendant. Il reste aujourd’hui à Limoges une dizaine d’ateliers de cordonnerie active, dont le mien, et la grande manufacture Weston qui ancre symboliquement le savoir-faire local.
Plus au sud, à Saint-Léonard-de-Noblat et dans les villes périphériques, persistent quelques petits ateliers spécialisés en bottier sur mesure et en réparation haute couture (Atelier Aubercy à Paris travaille avec plusieurs sous-traitants limousins). La Tannerie Bastin à Saint-Junien, dernière grosse mégisserie française de chevreau glacé, fournit encore une partie des cuirs des bottiers parisiens haut de gamme.
Dans le Sud-Ouest élargi, la Mégisserie Richard à Mazamet (Tarn), fondée en 1907, reste la dernière unité française capable de tanner l’agneau plongé selon les techniques traditionnelles, ce qui en fait un fournisseur stratégique pour le luxe européen et plusieurs marques DTC françaises. Ces tanneries et mégisseries, souvent négligées dans les inventaires industriels, sont aussi essentielles que les manufactures de montage pour la survie d’une filière française.
Les nouvelles micro-manufactures DTC (M.Moustache, Sessile, etc.)
La période 2018-2024 a vu émerger une génération de micro-manufactures, généralement adossées à des marques DTC qui contrôlent leur distribution en circuit court. M.Moustache, fondée en 2012, a investi en 2020 dans son propre atelier à Vendôme pour relocaliser une partie de sa production homme. Sessile, lancée en 2018, produit ses derbies dans le Choletais avec un partenariat industriel transparent. Atelier Pavillon, plus confidentielle, fabrique près de Cholet des souliers Goodyear pour quelques bottiers parisiens.
Dans le segment basket, Patine à Romans-sur-Isère, déjà documentée dans notre dossier sur les trois maisons françaises qui réinventent la basket, incarne la même logique : volumes réduits, marge plus élevée, distribution directe, fabrication française revendiquée et auditable.
Ces micro-manufactures totalisent moins de 300 emplois directs en 2026, et produisent ensemble environ 60 000 paires par an. Le chiffre est dérisoire face aux 360 millions de paires consommées annuellement en France, mais leur importance dépasse leur poids économique. Elles maintiennent des compétences techniques (patronage, montage Goodyear, montage Blake), elles forment de jeunes ouvriers, elles démontrent qu’un modèle économique français reste possible à condition d’accepter un prix de vente cohérent avec la valeur ajoutée locale.
Comment lire le label EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant)
Le label Entreprise du Patrimoine Vivant, créé en 2005 par l’État français et géré par l’Institut National des Métiers d’Art, certifie qu’une entreprise détient un savoir-faire artisanal ou industriel rare, en partie hérité, et que ses compétences stratégiques sont maintenues sur le territoire national. Pour la chaussure, le label couvre les techniques de patronage, de montage main, de finition manuelle.
Le label ne garantit pas mécaniquement une production 100 pour cent française. Les composants (semelles, contreforts, accessoires métalliques) peuvent légalement être importés d’autres pays européens. Ce que le label garantit, c’est que les opérations à forte valeur ajoutée et porteuses du savoir-faire (le coupage du cuir, le piquage, le montage) sont effectuées sur le site français labellisé.
Une trentaine d’entreprises chaussure françaises portent le label EPV en 2026 : J.M. Weston, Heschung, Aubercy, Paraboot, Berluti (groupe LVMH, ateliers de Ferrare en Italie cependant pour une partie), Caulaincourt, Brigitte Maugin, Le Soulor, Bowen, et quelques autres. Le label Origine France Garantie, plus récent et plus exigeant sur la valeur ajoutée hexagonale, est porté par un cercle plus restreint. Croiser ces deux labels donne la base la plus fiable pour identifier une chaussure réellement fabriquée en France.
Pour comprendre ce qui distingue techniquement une chaussure montée en France d’une chaussure montée ailleurs, le pilier savoir-faire détaille les constructions Goodyear, Blake et Norvégien, et permet de reconnaître à l’œil ce que les étiquettes ne disent pas toujours.
La carte française n’est plus celle de mon grand-père. Elle est devenue un archipel de quelques dizaines de sites dispersés, qui survivent au prix d’un positionnement haut de gamme et d’une transparence accrue. C’est peu, mais c’est encore quelque chose. La filière tient parce que des consommateurs acceptent de payer la vérité du coût français. Sans cette demande, dans dix ans, il n’en restera rien.
Questions fréquentes
À retenir, en quelques questions.
Combien d'usines de chaussures restent en France en 2026 ?
Le label EPV garantit-il une production 100% française ?
Pourquoi tant d'usines françaises ont fermé ?
Les micro-manufactures sont-elles l'avenir ?
Sources & références